dimanche 7 février 2010

Samedi 6 février, 12h. Un pavé dans la mer

Nous voilà repartis vers l’ouest ou plutôt le nord-ouest pour rejoindre la République dominicaine. Hier soir, nous avons quitté la Guadeloupe et le port autonome vers 21h.
Date anniversaire... Il y a un an, la Guadeloupe était en pleine ébullition, plus précisément en pleine grève générale. Laquelle avait débuté le 20 janvier, jour de l’investiture de Barack Obama !
Le LKP (Lyannaj Kont Pwofitasyon), collectif composé de quarante-huit syndicats, associations et partis politiques, mobilise des milliers de personnes dans les rues de Point à Pitre et présente une plate-forme d’une centaine de revendications, dont la baisse du prix de l’essence, des produits de consommation de première nécessité, des cantines scolaires et une augmentation de 200 euros pour les bas salaires.
Le 3 février 2009, l’île est paralysée par la grève générale. Des barrages routiers et de longues files d’attente se forment de gens qui tentent de s'approvisionner en essence pendant les rares heures d’ouverture des stations-service. Le secrétaire d’état chargé de l’Outre-Mer, Yves Jégo, sur place depuis le 1er février, doit rencontrer le LKP le 4, date peu anodine, puisque ce même jour en 1794, l'esclave fut aboli par la Convention (rétabli puis définitivement aboli en 1848).
Le 10 février, la Martinique rallie le mouvement. Des négociations s’engagent avec le préfet, Ange Mancini, sur le coût de la vie et, pour la première fois en Martinique, le sacro-saint carnaval est annulé !
Le 14 février, nouveaux date et lieu anniversaires : au Moule, Eli Domota conduit une marche qui rassemble plusieurs milliers de personnes, là où en 1952, quatre ouvriers furent tués par des CRS lors d’un mouvement de grève dans les plantations de canne à sucre. (Massacre de la Saint-Valentin).
Le 16 février alors que les négociations devaient aboutir, tout se grippe suite à un aller-retour du secrétaire d’état à Matignon qui en revient flanqué de deux conseillers. Et le 17, l’ambiance tourne à la guérilla urbaine avec la mort d’un des membres du LKP tué par une cartouche de chasse ! Plusieurs magasins, symboles de la richesse des békés, sont incendiés ou vandalisés.
Il faudra attendre le 4 mars pour qu’un accord soit signé au port autonome de Pointe à Pitre, qui mettra fin à une grève de 44 jours.

Comme le pense Yves Jégo, la crise n’est pas seulement sociale mais elle puise ses racines dans un malaise identitaire plus profond, lié à tous les non-dits de la société guadeloupéenne. Aux problématiques raciales, au passé esclavagiste demeuré impuni et pourtant qualifié, depuis mai 2001, de crime contre l’humanité. Les états généraux de l’Outre-Mer s'ouvrent le 22 avril 2009 et débouchent sur la loi «Outre-Mer» adoptée le 13 mai. Un mois plus tard, Yves Jégo est remercié et démis de ses fonctions.
Un an après où en est la situation ? Dans quelques jours, la Martinique aura la visite de Nicolas Sarkozy. Du point de vue des syndicats des travailleurs et du Medef, les changements sont mineurs : quelques prix ont baissé mais de manière peu sensible et le chômage, très élevé, touche 50% des jeunes. Le prix des carburants a légèrement chuté grâce au... contribuable. Car c’est l’Etat qui compensera le manque à gagner des pétroliers.
Dans Le Monde (hors-série 2010 intitulé Où en est la France d’Outre-Mer), Willy Angèle, patron du Medef, qui a refusé de signer les accords du 4 mars, déclare : "Il faut commencer par une analyse objective, car je trouve que le LKP a fait beaucoup d’idéologie. La société antillaise, tout entière souffre d’un problème du "mal développement". (...) tout le défi est de créer une économie résidentielle dans la mondialisation». «Toute la société guadeloupéenne s’est construite sur les fondements d’une entreprise mercantile qui a accaparé le territoire de la Guadeloupe pour en faire une économie de comptoir", poursuit-il. Préambule au projet "Ambition 2030" qui prévoit, entre autres, la construction d’un port en eaux profondes. Infrastructure à laquelle le LKP et son leader s’opposent violemment, estimant que le marché antillais serait inondé de produits - provenant de nombreuses destinations - à des prix deux fois inférieurs à ceux de la production locale. Les conteneurs repartiraient alors à vide car la production locale serait asphyxiée.

Dans le même hors-série du Monde, Victorien Lurel, président du conseil régional de la Guadeloupe, pense que l’un des enjeux est de trouver des débouchés à la crise politique. Selon lui, "La société souffre de plusieurs malaises - existentiel, identitaire, historique, culturel - qui ont explosé sur un thème fédérateur, celui du pouvoir d’achat, dans un rapport oblitéré au colonialisme. c’est une société fondée sur la "pigmentocratie" avec une "ethnoclasse" : voilà ce qu’il faut déconstruire»... Soit davantage de pouvoir local, moins de discriminations à l’embauche et la mobilisation du capital local. À suivre donc.

Conteneurs voyageant pleins ou vides, ici la question revient à lancer un pavé dans la mare. Les enjeux économiques faisant ressurgir un passé historique douloureux...

Aujourd’hui, j’ai vu les premiers poissons volants.

A demain.

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