mercredi 27 janvier 2010

7h30 TU. En route pour l’Atlantique


Après la courte escale dans la périphérie marine de Tanger, nous voilà partis pour la traversée de Atlantique. Plus d’arrêt, cette fois, avant Fort de France, terme de cette longue étape. Pendant une bonne partie de la nuit, les derniers conteneurs destinés à l’outre-Atlantique ont été chargés à bord du "Marajo". D'après les secousses que je percevais depuis ma couchette, dans un demi-sommeil, ces conteneurs devaient être plus lourds que d’habitude ou la manutention marocaine moins souple ou... les deux à la fois.

J’ai consacré ma soirée d’hier à la lecture - désormais achevée - de "Chemin du Monde" (Actes Sud, 2006), livre-saga de la compagnie Marfret, rédigé par son dirigeant, Raymond Vidil, et le journaliste Patrick Mouton. La traversée va durer huit jours pleins à une vitesse moyenne de 18 nœuds, soit 18 miles nautiques par heure. Pour ceux qui souhaitent faire le calcul en km/h, un mile nautique équivaut à 1 852 mètres !

A l’heure où j’écris ces lignes, la mer est relativement plate. Nous sommes encore à l’abri du Cabo San Vincente, la température est de 20° C et elle devrait monter progressivement, tout comme celle de l’eau, dans les jours qui viennent. J'ai entamé une réflexion sur le cube et plus précisément sur le parallélépipède, forme et/ou sujet (entre autres) de cette résidence. Je vous livre les cogitations du jour.

Cube : jeu de vide ou de hasard, volume dans le vide ou vide lui-même dans un volume ?
Je parlais hier du parallélépipède évocateur du cube-jouet de l'enfance, objet magique apte à délivrer des images pour la simple raison qu’il n’en imite aucune autre visible ailleurs dans la nature. Il est sa propre figure et pour cela, outil de figurabilité.

Par leur stature, le cube et le parallélépipède sont des métaphores du monument, tombé ou érigé. Faciles à assembler, ils se prêtent à l'installation ou à la déconstruction puis reconstruction de formes nouvelles. Le parallélépipède est aussi une figure parfaite de la convexité, dont le vide potentiel l’amène à faire office de boîte. Comme le font les conteneurs qui nous intéressent, et l’empilement de ces vides produit aussi de la compacité et la pleine tenue des blocs, des parois, des monuments et des constructions.

«Le cube aura donc dévoilé sa complexité dans le moment même où nous accédons à son caractère d’élément simple. Parce qu’il est résultat et processus tout à la fois ; parce qu’il fait partie de l’univers enfantin aussi bien que des pensées les plus savantes, par exemple les radicales exigences à quoi l’art contemporain aura voué le monde des figures, depuis Malévitch, Mondrian ou El Lissitky. Il fait donc échouer par avance tout modèle génétique ou téléologique appliqué aux images, en particulier aux images de l’art : car il n’est pas plus archaïque qu’il serait le simple résultat d’un processus idéal de l’abstraction formelle". (Didi-Huberman, Georges. Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (page 62). Minuit. 1992)

Sans doute l’œuvre de l’architecte, puis artiste minimaliste Tony Smith - auteur du fameux parallélépipède en bois peint en noir, "The Black Box" (1961) qui donnera naissance à "Die" (1962) cube d’acier noir de six pieds de côté - pose-t-elle de façon radicale la question de ce que nous voyons au-delà de la forme elle-même. L’histoire de la naissance de cette "boîte noire" tient finalement à peu de choses...
Lors d’une soirée chez un ami critique d’art, en pleine discussion sur le travail de son demi-homonyme David Smith, l'artiste entrevoit un classeur à fiches, boîte en bois entièrement peinte en noir. De retour chez lui, il ne parvient pas à dormir, obsédé par cette boîte, image de nuit, épreuve renversante de cette vision nocturne qui ouvre notre regard à la question de la disparition et de la perte.

Smith, avec cette première pièce énigmatique ou bloc de nuit, volume de l’absence, va construire son œuvre comme un enfant savant, les cubes noirs s’offrant à nous comme des images dialectiques. Présence du cube traitant de la perte, le cube est par son volume présent, un lieu qui nous dit : "c’est là…" Et à côté, la couleur et l’aspect «tombé» de l’œuvre, un lieu qui nous dit : "c’est perdu".

Ici, pas de boîtes noires, mais colorées dont les dimensions sont bien supérieures à celle, symbolique de «Die» six pieds, taille approximative d’un être humain (on parle aussi de six pieds sous terre) et si Die est le singulier de "dice", les dés (dés noirs), il est aussi l’impératif et l’infinitif de mourir.

La première taille standard de l'objet conteneur - autour de 20 pieds - est sûrement liée à l’engin qui, au début, le transportait à terre. Puis les engins de transport routier ayant grandi, le conteneur approche aujourd'hui les 40 pieds. Mais outre la couleur ou la taille, ce parallélépipède m'intéresse pour ce qu'il génère : l'idée que ce que je donnerai à voir (peinture, sculpture, installation) devra s'épuiser dans ce qui est vu.

Et si finalement ce conteneur était noir. Quel lieu pourrait-il nous donner à voir, de quel lieu pourrait-il nous regarder ?

Cogitez bien et à demain.

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