dimanche 7 février 2010

9h TU. Tremblement de misère

Après un jour et une nuit de navigation plutôt paisible - température tropicale et petit alizé soufflant de l’arrière - nous entrons dans Rio Haina, le port de Santo Domingo, capitale de la République dominicaine. Depuis 4h du matin, nous sommes "à la dérive" pour attendre le pilote. Quand le navire est à la dérive, cela signifie que le moteur est arrêté, mais redémarre régulièrement. De la passerelle, c'est l’officier de quart qui contrôle cette dérive puisqu'il peut agir directement sur la machine.

Hier, j'ai consacré mon temps au classement de mes photos et à la réalisation de croquis. Dans la soirée, le vent s’est légèrement renforcé et un léger roulis est venu me rappeler que j’étais bien sur un bateau. La stabilité à bord, par beau temps, donne davantage l’impression d’être au troisième étage d’un édifice, avec vue sur mer, que sur un navire marchand.
Le coucher de soleil était d’un rouge saisissant, tellement saisissant que je n'ai pas eu le temps d'attraper ma boîte à images... En quelques secondes, il avait disparu sous l'horizon.
Rouge aussi est la couleur du sang qui vient de couler à quelques encablures d’ici. Sur la même île, mais pas dans le même pays. A Haïti, la terrible secousse a fait 200 000 victimes, alors que la tectonique ne s’était pas manifestée depuis plus de deux siècles. Haïti, voisine de la République dominicaine mais tellement plus pauvre. Perle des Antilles, pourtant considérée en 1789 comme la plus riche des colonies, productrice de la moitié du sucre mondial.

Haïti, seul Etat à être né d’une révolte d’esclaves, continue de payer le prix de son indépendance acquise entre 1802 et 1804. Cette guerre a fait plus de morts que le tout récent séisme. La France napoléonienne n’a jamais accepté l'affront et, avec la complicité de l’élite haïtienne de l’époque, a exigé du nouveau pays indépendant une rançon gigantesque... destinée à indemniser les colons. La rançon devenue dette a été réduite à 90 millions de francs en 1838, s'est éteinte en 1883 mais les ultimes agios couraient toujours au début du XXe siècle. Pendant des décennies, la dette a eu pour effet de geler tout investissement.
On connaît la suite... 20 ans d’occupation américaine, mise en place d’une économie tutélaire inadaptée, 30 ans de dictature
Duvalier, 30 ans et 30 000 morts. La violence a structuré la société politique. L’Europe et les Etats-Unis ont fermé les yeux puisque ce régime avait le "mérite" de prôner un anticommunisme primaire aux portes de Cuba.

A Haïti, près de deux millions de personnes sont bénéficiaires du programme alimentaire mondial et les trois quarts de la population disposent d’un revenu mensuel inférieur à 45 euros. Les ressources de l’Etat émanent de l’aide internationale, de l’argent de la drogue, de la diaspora (touchée par la crise mondiale) et la situation économique est moribonde.

L’aide internationale soutiendra-t-elle le courage des Haïtiens ?
Les Etats-Unis sont sur place mais ce n’est pas la première fois. Ils sont intervenus trois fois en 16 ans, notamment pour rétablir le père Aristide sous la présidence de Bill Clinton et évacuer le putschiste Raoul Cédras. Aristide, que Bush et la CIA avait contribué à renverser peu de temps auparavant. Ensuite les Etas-Unis ont infligé à l'île trois années d’embargo qui ont sonné le glas de la déjà faible économie locale.

Le malheur d'Haïti ne se réduit pas aux conséquences du séisme, et son sauvetage ou sa reconstruction ne relèvera pas de la simple opération humanitaire. Pour l'instant, on se doute que la promptitude des Américains à intervenir a davantage à voir avec la peur d’une destabilisation politique dans la région qu’avec une intention purement altruiste. Quant aux équipes médicales israëliennes, expertes mondialement reconnues, elles font à Haïti un travail remarquable. On peut toutefois noter qu'elles n'ont pas hésité à faire 10 000 km pour se mettre au service des sinistrés du tremblement de terre quand, il y a un an, les victimes des bombardements isréliens sur Gaza sont restées sans secours, ni aide humanitaire... à 40 km de Tel Aviv.

Incohérence de ce monde formidable dans lequel ceux qui dispensent aujourd'hui l’aide humanitaire, à grand renfort de médiatisation, bombardaient, hier, des hôpitaux aux mépris de toutes les conventions internationales.

En considérant la situation de Port au Prince, je repense à la possible fonction d'habitat des conteneurs, légers, compacts, insensibles la tectonique. Dans un élan de solidarité et en s'attirant le concours d’architectes talentueux, ne pourrait-on pas construire des logements très rapidement, à peu de coût ? Héberger des familles entières en recyclant les milliers de boîtes inutilisées ?

A demain.

2 commentaires:

  1. Tu n'as sans doute pas pris connaissance du mail que je t'ai envoyé il y a quelques jours où j'ai téléchargé un article de Libé sur l'habitat en container qui vient d'être expérimenté au Havre comme logements étudiants, sur le modèle des pays-Bas? Emmanuelle

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  2. hello érick .. je me régale chaque jour de tes récits du jour, photos & peintures nourrissent désormais notre quotidien ... ns te suivons sur la toile et sur la carte ... un épanouissement journalier ... bon vent .. nat & co

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